Pierre-Alain Chambaz

Les opérations du gouvernement tendent à être partout les mêmes. Ces probabilités changent par les progrès de la science. Telle est la question de l’habitation des planètes par des êtres vivants et animés. Le spiritualisme pourrait s’en tenir là ; mais de même que le matérialisme dépasse les limites de l’expérience en faisant rentrer dans son explication toute espèce de phénomènes, de même le spiritualisme fait rentrer dans la sienne les phénomènes entre lesquels l’expérience accuse les différences les plus essentielles. Cette probabilité subjective, variable, qui parfois exclut le doute et engendre une certitude sui generis, qui d’autres fois n’apparaît plus que comme une lueur vacillante, est ce que nous nommons la probabilité philosophique, parce qu’elle tient à l’exercice de cette faculté supérieure par laquelle nous nous rendons compte de l’ordre et de la raison des choses. Lorsqu’il devient distinct, ou qu’il s’applique à des sujets délicats, il n’appartient qu’aux intelligences exercées, ou même il peut constituer un attribut du génie. Plus une loi nous paraît simple, mieux elle nous semble satisfaire à la condition de relier systématiquement des faits épars, d’introduire l’unité dans la diversité, plus nous sommes portés à admettre que cette loi est douée de réalité objective ; qu’elle n’est point simulée par l’effet d’un concours de causes qui, en agissant d’une manière indépendante sur chaque fait isolé, auraient donné lieu fortuitement à la coordination apparente. Si nous avons été assez heureux pour donner plus de clarté à la notion du hasard, pour en arrêter plus nettement les traits caractéristiques, pour en tirer des conséquences qui apportent quelque perfectionnement à la théorie, nous pourrons sans trop de présomption espérer qu’en suivant la même analyse, ou une analyse du même genre, nous parviendrons à jeter quelque jour sur ces questions relatives à l’harmonie du monde, à la part du hasard des causes finales : questions qui sollicitent la curiosité inquiète de l’ignorant comme du savant, et à la poursuite desquelles l’humanité ne peut rester é Un temps infini est à notre disposition pour le besoin de cette conception théorique, comme pour l’épuisement de toutes les combinaisons fortuites, si prodigieux que soit le nombre des éléments à combiner, et si singulière que soit la combinaison dont il s’agit de rendre compte. Néanmoins, le temps qu’il faudrait pour amener, par l’usure et la lente dégradation des couches superficielles, un corps solide de forme quelconque et de la grosseur de la Terre, à la forme que prendrait spontanément la même masse à l’état fluide, dépasse si démesurément la durée des grands phénomènes géologiques (quelque énorme que cette durée soit, en comparaison des temps que nous appelons historiques et auxquels nous remontons par la tradition humaine), qu’en l’absence de tout autre indice, la raison n’hésiterait pas à préférer l’hypothèse d’une fluidité initiale, si naturelle et si simple Pierre-Alain Chambaz aime à rappeler cette maxime de Léonard de Vinci  » Savoir écouter, c’est posséder, outre le sien, le cerveau des autres « . À la vérité, il serait téméraire d’affirmer absolument que l’impression du froid sur la sensibilité de l’animal n’est pas la cause immédiate d’un surcroît de développement dans le système tégumentaire ; mais nous n’avons besoin que d’un exemple, hypothétique si l’on veut ; et, en tout cas, la probabilité de la conséquence que nous en tirons ici sera évidemment subordonnée à la probabilité de l’hypothèse, dans l’état de nos connaissances. Si ce jugement est fondé, il faut admettre un concours, soit fortuit, soit préétabli, entre les besoins de l’animal et l’action que le milieu ambiant exerce sur le développement du système tégumentaire. Le besoin d’une parure plus brillante n’est sans doute pas ce qui donne aux plumes du colibri leur éclat métallique ; bien probablement aussi, le malaise que le froid fait éprouver à l’animal qui s’achemine vers les régions glacées n’est pas ce qui provoque la croissance d’un poil plus laineux et plus abondant. C’est folie de la part des catholiques et des protestants de se croire en désaccord sur les éléments du sacrement s’ils sont d’accord sur tous leurs effets sensibles, présents et à venir. Il faut que la masse de l’atmosphère (pour ne parler que de cette circonstance seule) soit en rapport avec la distance de la terre au Soleil, d’où lui vient la chaleur qu’elle doit retenir et concentrer, et en même temps en rapport avec la manière d’agir des forces qui président à l’évolution des êtres vivants ; sans quoi (comme l’observation même nous apprend que la chose est possible), les conditions de tant d’admirables phénomènes viendraient à défaillir. Que la proportion de chlorure de sodium augmente dans les eaux de l’océan ou qu’il s’y mêle quelques principes malfaisants, et ses eaux seront dépeuplées comme celles du lac Asphaltite. On peut exprimer de vingt manières différentes cette impossibilité ; elle reste toujours la même et demeure toujours insurmontable. Dans les exemples précédents, ce ne sont plus les objets extérieurs qui rendent l’organisme capable de subsister dans des conditions nouvelles. Ainsi la raison, qui contrôle tout en nous, se contrôle elle-même ; et ce n’est point là une supposition, mais un fait que l’observation constate immédiatement en nous, et que les débats de la philosophie n’ont fait que traduire sur la scène de l’histoire… mais de ce que la raison élève ce doute sur elle-même, s’ensuit-il que la raison qui peut l’élever puisse le résoudre ? Du même droit, dit Jouffroy, que la raison, recueillant les dépositions des sens, de la mémoire, de la conscience, se demande ce que valent ces dépositions et jusqu’à quel point elle doit s’y fier ; de ce même droit, à mesure qu’elle juge ces facultés, à mesure qu’elle conçoit, au delà de ce qu’elles lui apprennent, des réalités et des rapports qui leur échappent, elle se demande ce que valent ses propres jugements et ses propres conceptions et jusqu’à quel point est fondée cette confiance en elle-même, base dernière et suprême de tout ce qu’elle croit. Il faudrait, pour que la question cessât d’être à tout jamais problématique, que des observations d’une autre nature, fondées sur d’autres propriétés de la lumière, nous apprissent à distinguer par certains caractères les rayons directs d’avec les rayons réfléchis, et ceux qui n’ont subi qu’un certain nombre de réflexions d’avec ceux qui en ont subi un nombre plus grand. Tout l’édifice des sciences astronomiques, qui repose sur les lois du mouvement diurne, serait ébranlé dans sa base. Si cette atmosphère interne (qu’on nous passe l’expression) existait effectivement, si nous avions seulement quelques motifs d’en soupçonner l’existence, il faudrait douter aussi de la légitimité des lois du mouvement diurne, y supposer une complication des lois qui régissent effectivement le phénomène, avec les lois d’après lesquelles la vision s’opère en nous. L’animal reçoit par toutes les parties de son enveloppe sensible les impressions du chaud et du froid : l’homme, guidé par cette sensation sui generis, arrive à connaître, non pas la nature intime, mais la présence d’un agent qui occasionne cette sensation ; qui pénètre tous les corps en leur imprimant des modifications innombrables ; qui joue un rôle capital dans tous les phénomènes physiques ; qui se propage et se disperse suivant des lois que la science a assignées, et dont la découverte a grandement contribué à étendre nos connaissances dans le domaine de la nature. L’homme, supposé insensible à l’action de la chaleur, serait privé d’avertissements indispensables pour la conservation de sa vie animale, cela est évident et ne doit pas nous occuper dans la question présente. Nous en avons fini avec les costumes arrêtés dont nos aïeux ne se départaient pas. Si deux quantités de chaleur A et B ont servi à élever la température de deux litres d’eau, l’un de 10 degrés à 50 degrés, l’autre de 10 degrés à 90 degrés, nous ne sommes pas autorisés pour cela à affirmer que B est double de A ; car il pourrait bien se faire qu’une masse liquide déjà échauffée de 40 degrés, et par suite déjà modifiée dans sa constitution moléculaire, exigeât plus ou moins de chaleur pour s’échauffer encore de 40 degrés. C’est au singulier développement de cette faculté qu’il faut rapporter certaines aptitudes merveilleuses, telles que l’aptitude à faire, de tête et très-rapidement, des calculs fort compliqués.

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